Houellebecq Michel - Soumission (2015)

Achevé d'éditer le 3 Janvier 2015 I "Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice; la maîtrise partait; l'é - pdf za darmo

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Achevé d'éditer le 3 Janvier 2015

I

"Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice; la maîtrise partait; l'église allait se clore. j'aurais bien dû tâcher de prier, se dit-il; cela eût mieux valu que de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise ; mais prier ? je n'en ai pas le désir; je suis hanté par le Catholicisme, grisé par son atmosphère d'encens et de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu'aux larmes par ses prières, pressuré jusqu'aux moelles par ses psalmodies et par ses chants. je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin! Et puis ... et puis ... si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens inému et sec, dès que j'en sors. Au fond, se dit-il en se levant et en suivant les quelques personnes qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une porte, au fond, j'ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien. " (J.K. Huysmans, En route)





Pendant toutes les années de ma triste jeunesse, Huysmans demeura pour moi un compagnon, un ami fidèle ; jamais je n'éprouvai de doute, jamais je ne fus tenté d'abandonner, ni de m'orienter vers un autre sujet ; puis, une après-midi de juin 2007, après avoir longtemps attendu, après avoir tergiversé autant et même un peu plus qu'il n'était admissible, je soutins devant le jury de l'université Paris IV Sorbonne ma thèse de doctorat : Joris-Karl Huysmans, ou la sortie du tunnel. Dès le lendemain matin (ou peut-être dès le soir même, je ne peux pas l'assurer, le soir de ma soutenance fut solitaire, et très alcoolisé), je compris qu'une partie de ma vie venait de s'achever, et que c'était probablement la meilleure. Tel est le cas, dans nos sociétés encore occidentales et social-démocrates, pour tous ceux qui terminent leurs études, mais la plupart n'en prennent pas, ou pas immédiatement conscience, hypnotisés qu'ils sont par le désir d'argent, ou peut-être de consommation chez les plus primitifs, ceux qui ont développé l'addiction la plus violente à certains produits .. (ils sont une minorité, la plupart, plus réfléchis et plus posés, développant une fascination simple pour l'argent, ce « Protée infatigable»), hypnotisés plus encore par le désir de faire leurs preuves, de se tailler une place sociale enviable dans un monde qu'ils imaginent et espèrent compétitif, galvanisés qu'ils sont par l'adoration d'icônes variables : sportifs, créateurs de mode ou de portails Internet, acteurs et modèles. Pour différentes raisons psychologiques que je n'ai ni la compétence ni le désir d'analyser, je m'écartais sensiblement d'un tel schéma. Le 1er avril 1866, alors âgé de dix-huit ans, Joris-Karl Huysmans débuta sa carrière, en tant qu'employé de sixième classe, au ministère de l'Intérieur et des cultes. En 1874, il publia à compte d'auteur un premier recueil de poèmes en prose, Le drageoir à épices, qui fit l'objet de peu de recensions hors un article, extrêmement fraternel, de Théodore de Banville. Ses débuts dans l'existence, on ·te voit, n'eurent rien de fracassant. Sa vie administrative s'écoula, et plus généralement sa vie. Le 3 septembre 1893, la Légion d'honneur lui fut décernée pour ses mérites au sein de la fonction publique. En 1898 il prit sa retraite, ayant accompli - les disponibilités pour convenances personnelles une fois prises en compte - ses trente années de service réglementaires. Il avait entretemps trouvé le moyen d'écrire différents livres qui m'avaient fait, à plus d'un siècle de distance, le considérer comme un ami. Beaucoup de choses, trop de choses peutêtre ont été écrites sur la littérature (et, en tant qu'universitaire spécialisé dans ce domaine, je me sens plus que tout autre habilité à en parler). La spécificité de la littérature, art majeur d'un Occident qui sous nos yeux se termine, n'est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d'entrer en contact avec l'esprit d'un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami - aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu'on ne le fait devant une feuille vide, s'adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu'il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l'auteur, l'originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c'est avant tout un être humain, présent dans ses livres,

qu'il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l'essentiel est qu'il écrive et qu'il soit, effectivement, présent dans ses livres (il est étrange qu'une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences : parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d'être, ils sont tous en principe à peu près également présents; ce n'est pourtant pas l'impression qu'ils donnent, à quelques siècles de distance, et trop souvent on voit s'effilocher, au fil de pages qu'on sent dictées par l'esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même, un livre qu'on aime, c'est avant tout un livre dont on aime l'auteur, qu'on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées. Et pendant ces sept années qu'avait duré la rédaction de ma thèse j'avais vécu dans la compagnie de Huysmans, dans sa présence quasi permanente. Né rue Suger, ayant vécu rue de Sèvres et rue Monsieur, Huysmans est mort rue Saint-Placide avant d'être inhumé au cimetière du Montparnasse. Sa vie presque entière en somme s'est déroulée dans les limites du sixième arrondissement de Paris - comme sa vie professionnelle, pendant plus de trente ans, s'est déroulée dans les bureaux du ministère de l'Intérieur et des cultes. J'habitais alors moi aussi le sixième arrondissement de Paris, dans une chambre humide et froide, extrêmement sombre surtout - les fenêtres donnaient sur une cour minuscule, presque un puits, il fallait allumer dès le début de la matinée. Je souffrais de la pauvreté, et si j'avais dû répondre à l'un de ces sondages qui tentent régulièrement de « prendre le pouls de la jeunesse », j'aurais sans doute défini mes conditions de vie comme « plutôt difficiles ». Pourtant, le matin qui suivit la soutenance de ma thèse (ou peut-être le soir même), ma première pensée fut que je venais de perdre quelque chose d'inappréciable, quelque chose que je ne retrouverais jamais : ma liberté. Pendant plusieurs années, les ultimes résidus d'une social-démocratie agonisante m'avaient permis (à travers une bourse d'études, un système de réductions et d'avantages sociaux étendu, des repas médiocres mais bon marché au restaurant universitaire) de consacrer l'ensemble de mes journées à une activité que j'avais choisie : la libre fréquentation intellectuelle d'un ami. Comme le note avec justesse André Breton, l'humour de Huysmans présente le cas unique d'un·humour généreux, qui donne au lecteur un coup d'avance, qui invite le lecteur. à se moquer par avance de l'auteur, de l'excès de ses descriptions plaintives, atroces ou risibles. Et cette générosité j'en avais profité mieux que personne, recevant mes rations de céleri rémoulade ou de purée cabillaud, dans les casiers de ce plateau métallique d'hôpital que le restaurant universitaire Bullier délivrait à ses infortunés usagers (ceux qui n'avaient manifestement nulle part où aller, qui avaient sans doute été refoulés de tous les restaurants universitaires acceptables, mais qui cependant avaient leur carte d'étudiant, on ne pouvait pas leur enlever ça), lorsque je songeais aux épithètes de Huysmans, le désolant fromage, la redoutable sole, et que je m'imaginais le parti que Huysmans, qui ne les avait pas connus, aurait pu tirer de ces carcéraux casiers métalliques, et je me sentais un peu moins malheureux, un peu moins seul, au restaurant universitaire Bullier. Mais tout cela était fini ; ma jeunesse, plus généralement, était finie. Bientôt maintenant (et sans doute assez vite), j'allais devoir m'engager dans un processus d'insertion professionnelle. Ce qui ne me réjouissait nullement.



Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d'enseignement universitaire dans le domaine des lettres - on a en somme la situation plutôt cocasse d'un système n'ayant d'autre objectif que sa propre reproduction, assorti d'un taux de déchet supérieur à 95%. Elles ne sont cependant pas nuisibles, et peuvent même présenter une utilité marginale. Une jeune fille postulant à un emploi de vendeuse chez Céline ou chez Hermès devra naturellement, et en tout premier lieu, soigner sa présentation ; mais une licence ou un mastère de lettres modernes pourra constituer un atout secondaire garantissant à l'employeur, à défaut de compétences utilisables, une certaine agilité intellectuelle laissant présager la possibilité d'une évolution de carrière - la littérature, en outre, étant depuis toujours assortie d'une connotation positive dans le domaine de l'industrie du luxe. J'avais pour ma part conscience de faire partie de la minime frange des « étudiants les plus doués ». J'avais écrit une bonn...

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